La plume et la faux

1914 – 1918 : Au rayon « fantaisie patriotique », des cartes postales, si légères, d’apparence, retrouvent par l’entremise de l’artiste, la gravité du vécu, par les hommes et les femmes, confrontés au premier conflit mondial.

Tout au long de la Grande Guerre, les cartes postales dites patriotiques véhiculaient une imagerie populaire et mélodramatique, tournée vers la victoire.

Cependant, le verso délivrait des messages où la réalité transparaissait sous un jour bien différent.

 

Préface d’Annette Becker ci-dessous.

Le front était une île, ont dit les soldats : nous étions seuls, dans la boue et la souffrance, laissés face à l'ennemi par ceux qui "s'amusaient sur les grands boulevards" (La chanson de Craonne). Nous étions seuls face à la blessure et à la mort, dans l'odeur de putréfaction des corps des copains et le tonnerre continuel du canon.

Le front était une presqu'île, ont dit les historiens. Les soldats de la Grande Guerre se sont battus avec une énergie héroïque et résolution, sans enthousiasme. Ils sont ce monde de l'avant totalement mobilisé, à la fois entièrement masculin et entièrement en symbiose avec la nation tout entière. Car ils se sont battus pour leur patrie, pour les leurs, pour cet arrière si proche et si lointain, qui leur fournissait munitions et ravitaillement, et avec qui ils échangeaient amour et consolation, espoirs et désespoirs, ferveurs et terreurs. Les correspondances montrent le souci des paysans devenus soldats de guider leurs femmes pour les récoltes qui leur incombent désormais, par exemple. Les permissions, trop peu nombreuses, trop courtes, permettent de vrais échanges charnels, parfois de vrais dialogues. Souvent, on préfère oublier la souffrance du front, prétendre que l'on est un habitant de l'arrière, plus un civil en uniforme. L'expression anglaise home-front rend mieux que celle "d'arrière" toutes les complexités affectives et domestiques.

Le front et l'arrière sont deux fantômes qui continuent à nous hanter, montre Philippe Bertin. Il a arraché aux sacoches des vaguemestres les cartes postales utilisées par des millions de combattants pour raconter - ou ne pas raconter - leur "avant", par des millions de femmes, de mères, de fiançées, pour raconter - ou ne pas raconter - leur "arrière." En détournant les cartes postales de leur destination et de leur sens, le photographe-magicien fait plus que de nous faire réfléchir sur ces objets si étranges dont la grivoiserie paraît si dévastatrice dans son insignifiance face à la guerre. Il nous rend des hommes et des femmes qui souffrent, sont séparés, se retrouvent, s'aiment, meurent, prennent le deuil.

Annette Becker

Université Paris X - Nanterre

Historial de la Grande Guerre, Péronne, Somme